16 sept. 2014

La finalité

Tout être agit en vue d’une fin, pour atteindre un but. « Autrement il ne résulterait de son action pas plus une chose qu'une autre, si ce n'est par hasard. » (Summa Theologica, I, 44, a4). Ce principe de finalité est exposé par Aristote au livre II des Physiques. Toute mouvement est défini par son terme. Toute opération même purement physique a un terme déterminé qui la définit. Tout être a une opération propre et un terme qui définissent sa nature. L’opération de l’arbre s’achève dans la production d’un fruit propre à son espèce. Le lion se met en chasse à la recherche d’une proie afin de se nourrir et de nourrir sa progéniture. Les opérations végétales et animales s’achèvent dans une chose produite, dans un résultat matériel. De même toute activité humaine a un but. Ce qui est propre à l’homme c’est que les fins de ses actions ne sont pas déterminées par la nécessité naturelle, comme les plantes, ni par un instinct, mais par sa propre décision. 




« Que les animaux agissent en vue d’une fin, comme prévoyant l’avenir, cela ne leur vient pas de ce qu’ils ont appréhendent l’avenir ; mais ils conçoivent les actes présents dans leur imagination, lesquels sont ordonnés à leur fin davantage de par une inclination naturelle que de par l’appréhension de cette fin. »
(Commentaire du de Anima, III, 5, n.644). 
L’homme, lui, est maître de ses actes. 

Saint Thomas d’Aquin expose ce principe, notamment dans la Somme Théologique : I-II, 1, a2 et 6, a2.

13 sept. 2014

La distinction des régimes politiques

 

 

Principes


La communauté politique est matériellement constituée par les citoyens, formellement par les rapports institutionnels des citoyens entre eux et avec l’autorité qui les gouverne. 
Qui exerce cette autorité ? 
Comment est-elle désignée ? 
Les réponses à ces questions déterminent la nature du régime politique. Ce qui spécifie une société c’est l’ordre - on dirait aujourd’hui ‘la structure’ - des magistratures ou des autorités gouvernantes.

« De même que le régime politique est spécifiquement défini par le mode de l’exercice du pouvoir, c’est-à-dire par l’ordre de ceux qui y exercent le pouvoir, il suit que les régimes politiques se distinguent par la diversité de ceux qui y exercent le pouvoir. »
(Saint Thomas, Politica. III, lectio 6, n392).
Autrement dit le 'prince' - princeps : nom générique signifiant ceux qui exercent l’autorité suprême - et les diverses autorités subalternes ont les uns avec les autres, et avec les citoyens, des rapports définis et institutionnels. 
C’est la structure de ces rapports - l’ordre - qui définit le régime politique. 

Suivant la tradition antique, saint Thomas distingue six catégories, selon qu’ils sont justes ou injustes d’une part, selon que le pouvoir est exercé par un seul, un petit nombre ou un grand nombre de citoyens, d’autre part.

Le bien commun 1)

Notion de bien commun


Cette notion était tellement évidente que saint Thomas ne l’explique pas. Aujourd’hui une explication est indispensable.
La nature physique peut nous en donner une idée. La multitude des êtres vivants, animaux et végétaux, ainsi que les substances organiques et minérales, auxquelles s’ajoutent l’eau, l’air et la lumière, constituent tout un ensemble pour une région donnée. Si l’équilibre de cet ensemble vient à être rompu par la disparition de certains êtres ou la prolifération d’autres, c’est la ruine et le désert, la mort pour tous. L’homme peut beaucoup pour entretenir ou ruiner cette harmonie de la nature ou bien commun physique.




Toute communauté est constituée en vue d’une action commune. Or toute action a un objet, un but immédiat. C’est ce qui définit l’action, comme le but à atteindre définit le voyage, la progéniture l’activité génératrice, l’œuvre l’opération de l’artisan. C’est cet objet de l’opération commune qui est le bien commun de la communauté.

La monarchie : politique ou despotique



Le terme de ‘monarchie’ n’est pas univoque. Aujourd’hui ce terme, à connotation négative, évoque plutôt la monarchie absolue, au pouvoir discrétionnaire, à moins qu’il ne s’agisse d’une démocratie couronnée, comme c’est le cas aujourd’hui.


Saint Thomas distingue monarchie despotique et monarchie politique. Il va sans dire que c’est cette dernière qui représente pour lui l’idéal monarchique.
« Quand un homme domine purement et simplement et pour tout, le régime est dit royal. Quand au contraire il domine en partie et selon la raison de cette science politique, c’est-à-dire selon les lois posées conformément à la science politique, le régime est dit politique ; il gouverne en partie quant à ce qui est soumis à son pouvoir ; et en partie il est sujet, du fait qu’il est soumis à la loi. » (Saint Thomas, Politica, I ,lectio 1, n15).
Saint Thomas établit une analogie entre la psychologie humaine et le gouvernement monarchique, et explique l’un par l’autre.
« Dans l’homme considéré comme animal nous pouvons distinguer un double pouvoir en ses facultés : à savoir un gouvernement despotique par lequel un maître domine ses esclaves, et un pouvoir politique par lequel celui qui régit la Cité gouverne des hommes libres. Dans l’homme en effet l’âme domine le corps selon un pouvoir despotique comme un maître domine son esclave, sans qu’il puisse lui résister, car l’esclave est une chose de son maître, comme on l’a dit ; et c’est ce que nous voyons des les membres du corps, à savoir les mains et les pieds, lesquels sans opposition s’appliquent à leur tâche sous l’autorité de l’âme. Nous voyons aussi que l’intellect ou la raison dominent les appétits, mais ils les dominent comme par une autorité politique et royale qui est sur des hommes libres, ce qui admet la contradiction : de même il se trouve parfois que les appétits ne suivent pas la raison. » (Politica, I, lectio 3, n64).
Nous retrouvons cette même comparaison en psychologie (Summa Theologica I, 81, a3, ad2) et en théologie morale (Summa Theologica I-II, 9, a2, ad3 ; 17, a7). Ceci montre bien que pour saint Thomas la véritable monarchie est politique, non pas despotique, laquelle serait plutôt une tyrannie.

Mais on aurait tort de croire que la qualification de ‘despotique’ s’appliquerait indistinctement à toute monarchie dite ‘absolue’. En France, « l’absolutisme royal n’était essentiellement que l’indépendance par rapport aux divers intérêts, aux diverses factions, aux diverses élites et aristocraties d’un même pays (la terre, la mer, l’industrie, le commerce, l’armée, etc…) d’un organe vraiment autonome de l’intérêt national. » (J.-L. Lagore, La philosophie politique de Saint Thomas, p.56)


Le Citoyen



De la définition de la Cité découle celle du Citoyen. 

Qu’est-ce-qui fait le citoyen ? 
Qui est digne d’être citoyen ? 

Aristote en traite au livre III de la Politique.

Tout d’abord la notion de citoyen dépend de la forme du régime.
« La raison de citoyen est diverse selon la diversité des constitutions politiques »
(Politica, III, lectio 1, n354). 
Il faut qu’il soit véritablement et formellement partie de la Cité et non pas seulement de manière matérielle. Il doit concourir au bien commun, être une partie active de la Cité et pas seulement un consommateur de l’ordre public. Et donc il ne suffit pas qu’il réside depuis un temps plus ou moins long, mais qu’il ai fait sien le bien commun, donc l’héritage matériel et spirituel de la Cité, assimilé les mœurs de la population et qu’il s’y soit intégré.

Ensuite il faut :
« qu’il soit apte à exercer une magistrature dans un conseil ou un tribunal »
(op.cit. n355).
Autrement dit : apte à prendre des responsabilités.
« Sont véritablement citoyens ceux qui sont aptes à agir comme citoyens. »
(Politica, III,l4,n379)

« Est dit citoyen celui qui participe aux magistratures de la Cité. »
(Politica, III,l4,n382).

De la Famille à la Cité

Existence et natures des communautés


La vie humaine s’inscrit dans de multiples communautés. Toute ces communautés ont un défaut, défaut non pas accidentel dû aux déficiences humaines, mais un défaut essentiel, ‘structurel’ dirait-on : elles ne se suffisent pas. Elles ont besoin les unes des autres. Et, de même qu’il ne suffit pas de dire que les hommes ont besoin les uns des autres, mais que leur nature les conduit à s’unir en communauté, de même il ne suffit pas de dire que les communautés ont besoin les unes des autres - relation horizontale -. Elles ne peuvent vivre qu’en s’unissant dans une communauté plus vaste - relation verticale - qui, elle, se suffira, ayant en elle-même tout ce qui est nécessaire à son bien commun. Cette communauté suprême, auto-suffisante ou autarcique - et donc, en ce sens, parfaite - et souveraine, existe. On la trouve dans l’Histoire. Elle peut disparaître, renaître sous d’autres formes. On peut se demander aujourd’hui quelle est son extension. Son existence et sa nécessité est indéniable : c’est la Cité.




Cette société est appelée Cité (Civitas, πολις polis), par référence à la Cité antique gréco-latine. Fustel de Coulanges (La Cité Antique) a bien résumé sur ce point la pensée commune des philosophes et des historiens. La famille est la première communauté. Or, même sous sa forme patriarcale, non restreinte à un seul couple, elle ne se suffit pas. Les familles se groupent avec d’autres familles, pour s’entr’aider, se défendre au besoin. Et de là, petit à petit, surgit la Cité.

L'autorité

Dans un être vivant, dont l’unité est physique, la forme et la matière s’appellent mutuellement et il n’y a pas d’autre principe d’unité d’être. Autrement dit, c’est la nature même du végétal qui ‘fait’ l’unité des parties, car ces parties ne sont rien d’autre que des parties du végétal. L’homme, au contraire, doué d’intelligence et de liberté, a une vie autonome. L’instinct naturel à la vie sociale n’est qu’une tendance indéterminée qui ne suffit pas à assurer la cohésion de la communauté. Chacun, par un acte libre - et non pas par un instinct naturel comme les cellules végétales ou encore les animaux sociaux, tels les abeilles - s’insère dans la communauté et coopère à l’action commune. Ce peut être plus ou moins conscient, par éducation, par habitude ou ‘pesanteur’ sociale : ‘on a toujours fait ainsi’.




Mais l’homme peut aussi se demander pourquoi il fait partie de cette communauté et la remettre en cause ; il peut s’en détacher, sinon de corps, du moins d’esprit, et cesser de coopérer à l’action commune. 

Le désir du bien poursuivi en commun sera-t-il assez puissant ? 
La force interne de l’amitié est-elle suffisante pour maintenir l’unité de la communauté ? 
Cette amitié, qui peut se situer à divers niveaux - civilisation, jouissance, utilité - est-elle suffisante pour se maintenir à elle seule et donner l’impulsion vers l’œuvre commune ? 
Chacun coopère-t-il spontanément à l’œuvre commune, connaissant d’instinct la tâche qu’il doit accomplir ? 

L’expérience montre que non. Il faut un principe de cohésion externe aux individus, une direction qui oriente leurs actions et les insère dans l’opération commune. Les volontés dispersées demeurent inefficaces, voire rebelles, sans un principe qui les meuve vers l’œuvre commune et les maintienne dans l’unité. C’est vrai pour une famille, comme pour une équipe de sport ou une entreprise.

Une communauté est un être moral ; elle requiert, outre la cause efficiente fondatrice initiale, comme tout être physique, un principe efficient interne qui agit sur les parties - les personnes - pour les faire concourir à l’unité et au bien commun. C’est ce principe que l’on appelle autorité.

Ce principe tient de la cause efficiente, puisqu’il agit de l’extérieur sur les volontés des hommes ; mais il n’est pas une cause efficiente physique - à moins qu’il ne s’agisse d’une communauté de bagnards ! - car il agit sur des hommes libres, non par contrainte physique, mais par action morale. L’autorité présente aux volontés libres des objets à vouloir, des actions à accomplir, en vue de l’unité et de l’œuvre commune. De plus ce principe est interne à la société, alors qu’une cause efficiente physique (le soleil qui chauffe la terre et fait germer et croître les plantes) est externe. En fait il n’y a rien d’analogue à l’autorité dans le domaine physique : la communauté humaine est un être moral ; nous n’y trouvons pas les causes au même sens que dans les être physiques. Des questions surgissent alors : qui doit détenir cette autorité ? Quel est son mode d’action sur les volontés ou quel ‘pouvoir’ a-t-elle sur des êtres libres ? Si les hommes n’acceptent pas spontanément ces objectifs, quelle force les contraindra ? Se pose alors la question de l’obéissance, des punitions, des récompenses, des contraintes éventuelles. Il apparaît au simple bon sens que la seule spontanéité des volontés ne peut suffire à maintenir l’unité.

L'homme : naturellement social et politique

Voici la vérité fondamentale sur laquelle reposent la philosophie et la théologie politiques : l’homme est naturellement social. On perçoit rarement toutes les conséquences qui en découlent.

L’homme est un animal social. Ses trois types d’activités, qui sont contempler, agir, faire, mettent en jeu la vie en société.
C’est pourquoi, aussi loin que l’on remonte dans l’Histoire il apparaît que l’homme vit toujours de manière communautaire. Ces communautés sont diverses, réduites à quelques dizaines d’individus, ou au contraire englobent des masses immenses de population, mais le fait social est universel. 

L’homme n’est pas naturellement solitaire.



La science politique : une science pratique



La philosophie spéculative considère la nature humaine, simple et universelle. Ses conclusions sont certaines, absolument et universellement. ‘L’âme humaine est immortelle’ : ceci est vrai et sera toujours vrai de tous les hommes sans exception.

La prudence, en particulier la prudence politique, porte sur des actions particulières et contingentes, ici et maintenant, par exemple : convient-il d’autoriser ou d’interdire tel médicament ?

La science pratique se situe entre les deux. Ses grands principes ressortent de la philosophie spéculative et en ont la certitude - par exemple : la primauté du bien commun. Mais ces principes ne suffisent pas à donner des règles d’action. Les conclusions de la science morale et politique sont vraies « la plupart du temps ». Par exemple : la propriété privée peut souffrir des exceptions.
« Il ne faut pas exiger 'une certitude identique en toutes choses' », dit Aristote. 
Par conséquent, dans les choses contingentes, telles que les réalités naturelles ou les activités humaines, il suffit d'une certitude telle qu'on atteigne le vrai dans la plupart des cas, malgré quelques exceptions possibles [1].




Le 'DE REGNO' de SAINT THOMAS D'AQUIN : introduction


« Du gouvernement des princes »




Un ouvrage actuel ?


Quel intérêt peut présenter aujourd’hui le De Regno de saint Thomas d’Aquin ?

N’est-il que le témoignage d’un idéal révolu de Chrétienté médiévale ou simple élément de l’Histoire des doctrines ?

Tous s’accordent à reconnaître la gravité de la crise qui agite le monde et le désarroi des autorités politiques et religieuses qui le gouvernent, en dépit de leurs discours iréniques. Pouvons-nous trouver des éléments de solution chez le Docteur Commun ? A-t-il quelque chose à nous dire aujourd’hui ?