14 févr. 2015

Le LATIN, langue de Chrétienté 2)

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Une valeur de civilisation


Une autre vérité se dégage de l’histoire, et celle-là est d’ordre littéraire et culturel. La vie de l'Église d’Occident est inséparable de la langue latine. Compositions liturgiques, homélies des Pères de l'Église, Renaissance carolingienne, Renaissance médiévale, Scolastique, Contre-réforme, actes du magistère : tout cet immense patrimoine théologique et littéraire, extraordinairement diversifié tant par le style que par le contenu, est latin. On ne peut y accéder que par la connaissance de la langue latine, à moins d’avoir recours à des traductions ou adaptations vulgarisantes et forcément appauvrissantes, voire déformantes.

Ceci ne vaut pas seulement pour les chrétientés des pays de langue romane (Italie, France, Espagne, Portugal, …), mais encore pour les pays de langue germanique, dont la culture médiévale est remarquablement latine, et ce jusqu’à l’apparition du protestantisme. Ce règne du latin s’étend, du reste, même au monde profane. Jusqu’au XIXe siècle tout ce qui a été écrit de profond en philosophie ou en science l’a été en latin.

Que dire alors des pays non européens ?
L’extension du latin aux autres continents, par le biais de l'Église et des états occidentaux, ne constitue pas un impérialisme culturel. Les jeunes Églises de ces territoires sont souvent nées à partir d'Églises-mères latines. L’unité de l'Église, de sa Tradition, la continuité vitale de l’héritage spirituel et liturgique, requièrent la transmission de la civilisation latine, tout en respectant la culture et de la civilisation locales. Encore faut-il qu’il y ait culture et civilisation ! Dans le cas contraire, la restriction de l’héritage latin conduirait à confiner les jeunes nations et les jeunes Églises dans la barbarie. En fait, seul l’Extrême-Orient, encore assez peu pénétré par le christianisme, semble pouvoir se prévaloir d’une authentique civilisation non latine.

Quant à notre époque actuelle, qui ne semble connaître que l’exclusion systématique de la culture latine, que ce soit dans l'Église ou dans le monde profane, elle constitue une rupture qui sape les bases de la continuité de la tradition et de la civilisation ? En clair, les jeunes - et les moins jeunes ! - n’ont plus accès aux richesses du patrimoine ecclésial et même simplement humain. L'Église et la société se coupent de leurs racines. Comment s’étonner, dès lors, du dérapage de la morale et de la politique, de la primauté tyrannique du profit et de la rentabilité ? Gageons que si les technocrates qui gouvernent nos sociétés avaient été formés aux humanités, ils ne réduiraient pas les hommes à des unités productrices et consommatrices. L’économie mondiale est devenue une immense machine qui broie les nations et les familles au sein d’un gigantesque melting-pot. De fait, la domination de l’anglais correspond à la domination du matérialisme dont elle véhicule partout la dictature. L’anglais remplace le latin, comme le rock remplace la musique, l’audio-visuel l’étude, etc. L’exclusion du latin n’est qu’un élément de la destruction globale de la Civilisation. Un monde de vulgarité, qui s’impose aujourd’hui de manière irrésistible, ne peut admettre une langue dont une des qualités est précisément d’être noble, ‘non vulgaire’, comme le disait le Pape Pie XI.[1]


Une fonction universelle


Le latin n’est pas mondialiste, il est universel.
La langue latine est, sinon la racine commune linguistique, du moins le fond culturel commun de toutes les nations d’Europe occidentale, et, à travers elles, de la plus grande partie du monde. C’est évident pour les pays de langue latine, mais c’est aussi le cas des pays de langue germanique où la culture latine s’est maintenue vivante jusqu’à la fin du Moyen-Âge et au-delà. La langue allemande elle-même a été grammaticalement structurée par le latin, qui était aussi très répandu en Europe orientale. Au XVIIIe siècle, à l’académie de Kiev, on parlait couramment latin. De ce fait, n’étant pas lié à une nation particulière, la latin est particulièrement apte à assumer une fonction universelle.

On objectera la ‘difficulté’ de cette langue, difficulté toute relative, puisque d’autres langues ‘difficiles’ ne laissent pas d’être largement diffusées. Ajoutons que si les moyens techniques mis en œuvre pour l’enseignement d’autres langues étaient employés pour le latin, on aboutirait à des résultats tout aussi satisfaisants. Le problème est ailleurs.

C’est qu’une langue moderne présente des avantages certains pour une culture et une pensée qui se meuvent dans l’ordre des techniques et… des finances. Aujourd’hui, une société qui ne cherche que la jouissance sensible et le profit parle anglais. En fait ce n’est pas le latin en tant que tel qui est exclu, c’est ce que l’on dit en latin, c’est ce dont on parle en latin, à savoir l’homme et… Dieu. Une société orientée vers Dieu et vers l’homme - dans toute l’acception du terme - n’aurait pas de peine à parler latin. L’exclusion du latin correspond à un choix politique et idéologique. Une Église ouverte au monde, et au mondialisme, ne peut que ratifier ce choix.

L’universalité fait du latin l’instrument convenable du gouvernement de l'Église. L'Église, société visible universelle (elle est même la seule société visible universelle) a une langue officielle, juridique et universelle. C’est du reste une qualité du latin que d’être parfaitement adapté aux textes juridiques ; c’est là un héritage caractéristique de l’empire romain. La disparition du latin équivaudrait à une disparition de l'Église comme société visible universelle, tout comme la disparition d’une langue équivaut, à plus ou moins long terme, à la destruction d’un peuple, d’une nation.

Une ultime qualité de la langue latine est son caractère éducatif pour l’intelligence. Il ne s’agit pas ici de l’aspect culturel et traditionnel, mais de l’aspect proprement linguistique et philologique. Ce n’est pas le plus important, d’autres langues ont cette qualité, mais il convient néanmoins de la mentionner spécialement à propos du latin. La régularité de la morphologie, la rigueur de la syntaxe, le dynamisme ordonné de sa construction, impriment à l’esprit une vigueur logique de forme plus réaliste et plus humaine que les exercices mathématiques abstraits.



Une méthode avérée


Se pose alors immanquablement le problème de la méthode d’enseignement. Le latin étant devenu, de plus en plus exclusivement, langue de l’écrit et expression éloignée de la vie, une méthode dite ‘classique’ ou ‘traditionnelle’ (?) s’est imposée, qui consiste principalement dans l’apprentissage des structures grammaticales, à base d’exercices formels de version et de thème. Le texte à traduire est grammaticalement analysé, disséqué, les mots sont remplacés par leur équivalent français, le plus souvent avec force usage du dictionnaire. Après une heure de travail desséchant, on peut espérer traduire puis comprendre quelques lignes. Les élèves les plus doués arriveront peut-être à apprécier quelque passage ou quelque extrait. Les férus de grammaire et de logique pourront s’y délecter. La plupart des esprits se lasse vite de ce genre d’exercices et souhaite rapidement être délivrés d’un tel supplice.

Le retour aux sources de notre civilisation consisterait à pratiquer le latin non comme un exercice de la pensée spéculative - voire formaliste -, mais comme une langue véritable, qui d’abord se pense et se parle, ensuite s’écrit, se lit, et permet d’accéder à des textes pour les comprendre et les goûter immédiatement, avant de les traduire - même mentalement - sans même les traduire !
Cette méthode, conforme au fonctionnement naturel de l’intelligence - c’est celle de toute langue maternelle -, forme des esprits pour qui le latin n’est pas une structure artificielle et extérieure, mais un habitus vivant. Elle permet de profiter pleinement de l’immense patrimoine classique, patristique, médiéval et scolastique, de lire les docteurs de l'Église dans leur langue, et enfin de prier la Liturgie en toute vérité - et non pas de se contenter de prier pendant la Liturgie.

Il existe actuellement de nombreux organismes et associations qui cultivent le latin vivant.
Parmi les meilleurs, le cours de Hans Ørberg, Lingua Latina per se illustrata, a été conçu pour cet apprentissage. Il est constitué de deux parties, Familia Romana, le cours de base, élémentaire, et Roma Aeterna, le cours avancé.

La première partie, Familia Romana, couvre l’essentiel de la grammaire latine et un vocabulaire de base de quelque 1500 mots. Les 35 chapitres (capitula) forment une suite d’événements dans la vie d’une famille romaine du 2e siècle de notre ère. Chaque chapitre consiste en quelques pages de texte suivi, accompagné d’une section grammaticale, Grammatica Latina, et de trois exercices, pensa - sans aucun recours à une quelconque langue moderne : tout est en latin !
La seconde partie, Roma Aeterna, a pour sujet l'histoire romaine racontée par les Romains eux-mêmes. Elle s’ouvre sur une description de la Rome antique fondée sur l’archéologie et les faits historiques. Suivent une synthèse en prose de l’Énéide de Virgile (livres I−IV) avec des passages cardinaux sous leur forme originelle versifiée, puis le livre I de Tite-Live enrichi d’extraits d’Ovide. Des extraits d’autres grands auteurs classiques achèvent l’ensemble.

La méthode vivante, c’est-à-dire directe, fondée sur la compréhension à partir du contexte, a prouvé son efficacité aussi bien en classe qu’en auto-formation. Un élément psychologique important en est la satisfaction ressentie par les élèves lorsqu’ils découvrent qu’ils peuvent réellement lire et comprendre immédiatement, sans passer par une traduction et l’analyse grammaticale fastidieuse. En lisant de cette manière, ils progressent pas à pas vers le but ultime de l’enseignement du latin : lire la littérature latine, en latin, avec une compréhension et une sensibilité authentiques.

Encore faut-il que les ouvrages qui relèvent de cette méthode soient correctement utilisés, et qu’on ne se contente pas d’en traduire les textes comme par le passé ! Cela présuppose évidemment que le maître parle latin couramment. L’ordre usuel d’un cours type est le suivant :

  1. Vérification des excercices donnés à la leçon précédente.
  2. Lecture et explication à haute voix et de manière expressive du texte d’une leçon, en n’utilisant que le vocabulaire et les éléments de grammaires connus des élèves.
  3. Pratique dialoguée des connaissances acquises dans les leçons précédentes.
  4. Exposition des notions grammaticales utilisées.



Voir la méthode plus détaillée du cours...



[1] Sermonem suapte natura requirit universalem, immutabilem, non vulgarem... Pie XI, Epist. Ap. Offιciorum omnium, 1 Aug. 1922 : A.A.S. 14 (1922) 452.


Le LATIN, langue de Chrétienté 1)


Le latin n’est pas seulement une langue ecclésiastique, une langue exclusivement sacrée.
Il était pratiqué - et le reste encore - par des hommes de science ou de lettre en dehors de tout contexte religieux. Jusqu’au XIXe siècle toute œuvre scientifique, philosophique et théologique profonde était rédigée en latin. Cette langue était parlée couramment au Moyen- Âge par les lettrés et même jusqu’au XXe siècle par les érudits. Jusque dans les années soixante, son étude était considérée comme inséparable de toute éducation littéraire ou scientifique. Le latin était la langue des relations internationales avant d’être supplanté par le français, puis, plus récemment, par l’anglais. S’agit-il d’une évolution utilitaire, purement technique et matérielle ? N’implique-t-elle pas, au contraire, un choix de civilisation ?

Les sources écrites de la civilisation chrétienne occidentale, tant dans le domaine sacré que dans le domaine profane, sont toutes latines ou transmises par la langue latine : Écriture Sainte, Liturgie, Pères de l’Église, œuvres monastiques et scolastiques, histoire ecclésiastique ou politique, chroniques, poésie et autres œuvres lyriques. Cet immense patrimoine qui couvre quinze siècles n’est accessible qu’en latin, à moins de se rabattre sur des traductions qui ne pourront jamais en restituer la profondeur ni la saveur.

Le latin est toujours, sinon en fait du moins en droit, la langue de l'Église. Les actes officiels du Saint-Siège et les éditions liturgiques typiques sont promulgués en cette langue. Jusqu’au Concile Vatican II, la Liturgie était uniformément célébrée en cette langue dans le monde occidental. Elle a été depuis lors considérée comme une simple survivance du passé, voire un anachronisme et un obstacle au rayonnement de l'Église.

N’est-ce pas juger trop vite ?
Le latin n’est-il qu’un véhicule matériel aisément remplaçable ?