17 oct. 2014

LA FAMILLE en philosophie (3)

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Nécessité de la famille pour les enfants



Éducation personnalisée


Cette nécessité et ce caractère naturels de la famille apparaissent d’abord et avant tout pour les enfants[1]. L’amitié entre parents et enfants est naturellement première, car les enfants sont d’une certaine manière une ‘partie’, ‘quelque chose’ des parents dont ils proviennent selon le corps et dont ils vivent en dépendance immédiate. L’unité physique entre parents et enfants fait que cette amitié est l’amitié la plus proche de l’amour de soi-même. Les parents connaissent les enfants depuis le premier instant de leur existence et aiment (naturellement) leur enfant comme quelque chose d’eux-mêmes[2]. Les circonstances peuvent évidemment altérer cette priorité naturelle de l’amitié familiale, mais les exceptions et les accidents ne sauraient contredire les principes de la nature, de même que les accidents génétiques et les malformations ne contredisent pas la stabilité morphologique d’une espèce. Ils la soulignent au contraire.

LA FAMILLE en philosophie (2)

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Amour


C’est l’amour qui unit les êtres entre eux. La vie de l’homme tient son dynamisme de l’amour[1]. Or, on distingue plusieurs sortes d’amour. Les termes de ces distinctions sont empruntés au vocabulaire de la philosophie aristotélicienne, mais ils ne font qu’exprimer l’expérience et le sens commun. On distingue d’abord l’amour de concupiscence ou de convoitise, et l’amour d’amitié :
« Comme dit Aristote : ‘Aimer, c'est vouloir du bien à quelqu'un.’ Le mouvement de l'amour tend donc vers deux objets: vers le bien que l'on veut à quelqu'un – pour soi ou pour un autre – ; et vers celui à qui l'on veut ce bien. À l'égard du bien lui-même que l'on veut à autrui, il y a amour de convoitise ; à l'égard de celui à qui nous voulons du bien, il y a amour d'amitié.
Or, cette distinction implique priorité et postériorité. Car ce qui est aimé d'un amour d'amitié est aimé purement et simplement, et pour lui-même ; ce que l'on aime d'un amour de convoitise n'est pas aimé purement et simplement ni pour lui-même, mais en vue d’un autre. […] L'amour dont on aime quelqu'un quand on lui veut du bien est l'amour pur et simple ; et l'amour que l'on porte à une chose pour qu'elle devienne le bien d'un autre est un amour relatif. » [2]
Pour donner un simple exemple : aimer le chocolat relève de l’amour de convoitise, aimer un conjoint relève de l’amour d’amitié (espérons-le !). Seul l’amour d’amitié implique la réciprocité et la connaissance mutuelle. L’amour pur et simple est l’amour d’amitié. On accordera sans peine que l’amour qui unit une société, en tout premier lieu la famille, est un amour d’amitié. L’amitié est constitutive du bonheur humain[3] et son acte propre est : convivere, vivre ensemble[4].




Amitié


(Voir notre article : L'amitié.)

Mais il faut encore distinguer trois sortes d’amitié[5]. Comme on l’a vu, l’amitié a deux objets : celui que l’on aime, d’une part, et de l’autre ce que l’on aime pour lui et en commun avec lui, considérant le bien de l’aimé comme le sien propre. L’amitié utilitaire porte sur un bien utile à chacun, un objet qui est désiré par tous les amis, non pour lui-même, mais en vue d’autres biens, qui eux, ne sont pas communs. Ce qui est commun, en l’occurrence, ce n’est pas le bien recherché ultimement, mais l’instrument, le moyen, qui permet d’accéder à d’autres biens, par exemple, l’argent ou la propriété foncière. Si la famille est fondée sur l’amitié utilitaire, elle se réduit à un arrangement matériel : on vit ensemble parce que c’est plus économique pour le logement, plus pratique pour la nourriture ou autre chose. Cela ne va pas très loin et obéit à des conditions matérielles bien instables.

L’amitié de jouissance porte sur le plaisir que l’on éprouve en commun avec les membres de la communauté. ‘Tu me plais, je te plais’. On trouve son plaisir sensible et affectif dans la compagnie de l’ami. C’est la délectation ou la jouissance qui est recherchée en commun. C’est déjà plus proche de la personne aimée que l’amitié utile, mais on en voit déjà les limites. Le plaisir sensible et affectif est instable et primaire. Cette amitié, qui existe chez les animaux, dépend des conditions corporelles et psychologiques qui sont susceptibles de changer facilement.

Il y a enfin l’amitié dite ‘honnête’, c’est-à-dire l’amitié noble. Le bien aimé en commun est alors proprement humain. Dans cette amitié les amis communient dans un ensemble de ‘valeurs’ ou de biens culturels, moraux, intellectuels, religieux. Ils se donnent ensemble à un idéal, à un but humain, voire supérieur, mystique. Seuls ces biens vraiment humains et supérieurs peuvent être dits communs par nature, communicables par nature. Un bien matériel est forcément individualisé ; la jouissance est individualisée dans le corps de celui qui jouit, même s’il a besoin de l’autre pour jouir. Un bien ‘spirituel’, et par nature immatériel, est donc de soi non lié à un individu et communicable. Cette amitié est plus stable que les précédentes de par la nature non-physique du bien recherché en commun : un bien physique est soumis aux conditions du monde matériel; un bien ‘spirituel’ est susceptible d’une certaine stabilité. On peut alors s’interroger sur l’amitié au sein de la famille en général, et d’une famille en particulier : est-elle fondée sur la jouissance ou sur un bien noble et supérieur ? Elle aura certes un caractère fort différent dans l’un ou l’autre cas, selon qu’elle relève d’une amitié de simple jouissance ou d’une amitié honnête.

Toutefois il ne semble pas convenable de considérer ces trois amitiés comme des entités séparées et incompatibles. L’homme n’est pas un pur esprit ; il a un corps, une sensibilité, une affectivité dont il ne peut faire abstraction. Une amitié durable nécessite une certaine communauté matérielle. Dans le cas de la famille en particulier, la 'convivence' quasi permanente, la dimension sexuelle de la vie humaine – dont nous parlerons plus loin –, l’aspect nécessairement corporel et affectif des actes humains, font qu’une amitié purement ‘spirituelle’, un mariage ‘idéologique’ (‘de raison’, purement ‘religieux’ etc…), rendrait la famille bien fragile. L’expérience le montre.

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[1] Saint Thomas, Summa Theologica I-II, 25, a2.

[2] Saint Thomas, Summa Theologica I-II, 26, a4.


[3] Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, l.1.


[4] Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, l.5.


[5] Cf. Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, l.3.

16 oct. 2014

La monarchie : meilleur gouvernement ?







« Le meilleur pour la société humaine est d'être gouvernée par un seul. »


Cette conclusion ‘monarchiste’ issue du De Regno doit être nuancée et référée à l’ensemble de la doctrine politique de saint Thomas [1].

Il convient tout d’abord de ramener l’importance de la question à de justes proportions. Pour nous, le débat est quelque peu passionné et semble fondamental. En fait cette distinction présuppose chez Saint Thomas des principes fondamentaux, qu’il n’explicite pas du fait que de son temps ils n’étaient pas objet de contestation. Quel que soit le régime politique juste il est présupposé que la personne et les communautés inférieures sont ordonnées au bien commun politique et que la Cité est constituée par les corps sociaux hiérarchisés. Tout régime politique juste s’appuie sur ces corps et en émane. De sorte que la différence entre monarchie, aristocratie et régime constitutionnel - ou ‘démocratie’, non pas dans le sens moderne - est relative.

De plus, la certitude des conclusions de la philosophie politique ne dépassent pas celle de la certitude morale. Elles sont valables la plupart du temps, sans plus, comme nous l’avons vu.


13 oct. 2014

L'amitié

L’amitié est très importante en politique.
Elle est le ciment de la société civile et le premier objet de la sollicitude du Prince.

Une société fondée sur des rapports de force et d’intérêts ne peut subsister.

Les activités humaines susceptibles de constituer notre bonheur terrestre sont communes ; la communication y est un aspect essentiel. Le bonheur présuppose donc que l’on consente à cette communication et que l’on s’y investisse. Cette disposition d’esprit a un nom : c’est l’amitié.

En fait, dans l’acception ancienne de ce terme il n’y a pas une amitié, mais des amitiés. Chaque fois qu’il y a une œuvre commune, une communication consentie, assimilée, à laquelle l’esprit est disposé de manière stable, il y a amitié. Chaque homme est ainsi inséré dans un réseau d’amitiés les plus diverses : amitiés conjugale, familiale, professionnelles, politiques, culturelles, utilitaires enfin. Ces amitiés sont plus ou moins dignes, plus ou moins stables, superficielles ou profondes, pures ou intéressées.



Le bonheur présuppose la stabilité des amitiés. La vie d’un homme est pour longtemps brisée lorsque le lien de l’amitié est rompu. On le voit particulièrement aujourd’hui avec le drame du divorce qui cause aux deux conjoints un traumatisme durable, et dont les enfants gardent toujours des séquelles.

La société où les amitiés sont instables, voire n’existent plus, devient un enfer.

L’amitié est nécessaire à la vie humaine, coexstensive à la vie humaine et au bonheur. Elle est souverainement nécessaire à la vie humaine. Les philosophes de l’Antiquité ont célébré l’amitié, en particulier Cicéron, qui l’a définie :

Rerum humanarum et divinarum,
cum benevolentia et charitate consensio.
« unité de sentiments dans les choses divines et humaines,
avec bienveillance et amour. »

4 oct. 2014

LA FAMILLE en philosophie (1)


Problématique


Depuis l’introduction du divorce en France à la fin du 19e siècle, les lois et les mœurs publiques n’ont cessé de transformer la vie familiale. À la fin du 20e siècle, contraception et avortement sont légalisés. On en est aujourd’hui au mariage entre personnes de même sexe. La structure familiale, dit-on, a évolué, et doit évoluer. Les institutions familiales connaissent aujourd’hui un bouleversement sans précédent. Quel est leur avenir ?

Cette évolution est-elle une libération de conditionnements et de contraintes hérités du passé ? L’homme va-t-il se dégager de plus en plus d’un carcan imposé à la nature par des préjugés sociaux, religieux ?

En ce domaine comme en d’autres, la mise en question totale d’une institution oblige à revenir aux principes, et ne permet plus de se contenter de solutions toute faites, ni d’habitudes simplement acquises. Nous proposons ici une approche purement naturelle et politique, sans appel à la Révélation chrétienne ni à aucune religion. La sagesse du Christianisme et de la Tradition de l'Église n’en apparaîtront que mieux.




1 oct. 2014

Le bien commun 3)




 

Cité, communautés, familles


La Cité est la communauté très parfaite. Cette perfection ne signifie pas que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et que nous avons le paradis sur terre, mais simplement que, tandis que les communautés ont, de soi et essentiellement, besoin les unes des autres, et besoin de s’inclure dans une communauté plus vaste pour atteindre leurs biens respectifs, la Cité, quant à elle, contient tous les éléments nécessaires au bien commun. S’il y a quelque déficience elle est accidentelle et vient de la fragilité de toute institution humaine.
De même que les personnes sont parties de communautés, à commencer par la famille, la Cité est à son tour constituée de ces communautés. Tout ce qui est dit des rapports entre personnes et communauté en général vaut pour les communautés inférieures et la Cité. Les communautés sont à la Cité comme les parties au tout, comme la matière à la forme. Leurs biens sont ordonnés au bien commun de la Cité. Les communautés trouvent leur perfection dans la poursuite du bien commun politique en accomplissant leur œuvre propre.



L’unité de la Cité n’est pas une unité physique, comme si les communautés n’étaient que les rouages d’un organisme central, sans vie propre ni bien propre. Elle n’est pas davantage le rassemblement de communautés indépendantes. La ‘Cité’ totalitaire ou socialiste supprime ces communautés et les remplace par les organes de l’État. La ‘Cité’ libérale supprime aussi ces communautés comme des entraves à la liberté. Le résultat de ces deux systèmes opposés est le même : il ne subsiste qu’un rassemblement d’individus soi-disant ‘libres’ et ‘indépendants, en fait déracinés. Le libéralisme en dissout ces communautés. Le socialisme recueille alors cette poussière d’individus en les rassemblant dans ses organes tentaculaires. Le socialisme consiste à enlever aux communautés inférieures leurs pouvoirs et leurs libertés propres, à leur répartir leurs fonctions par le haut. On le voit aujourd’hui par le gonflement des réglementations de toutes sortes et des administrations pléthoriques qui se développent dans les régimes ‘de droite’ et ‘de gauche’. Les citoyens vraiment compétents et au fait de la pratique dans les communautés encore existantes sont supplantés par les fonctionnaires. Les directives et règlement de toute sorte pleuvent sur les communautés et les paralysent.

Le bien commun 2)

Bien commun et bien particulier


Physiquement la personne humaine vit en elle-même et sur elle-même. Elle est un être physique autonome comme tous les animaux. Mais dans l’ordre de la vie humaine (c’est-à-dire la vie qui émane de l’intelligence et de la volonté) elle est insérée dans tout un ensemble, dans tout un réseau de communautés. Considérée comme vivant en communautés la personne se tient comme la partie au tout. Elle est essentiellement inachevée dans l’ordre de la vie humaine. 

Si l’on considère le tout comme une simple addition ou juxtaposition de parties, comme la totalité d’un tas de pierres, alors les individus sont absolus ; leur unité est matérielle. Ce type de rassemblement ne forme pas une communauté ; les individus sont comme les spectateurs dans une salle de cinéma. Ce type de société, que propose le libéralisme, n’a pas d’unité : rien n’est au-dessus des libertés personnelles. La société n’est que le lieu de rassemblement et de protection des personnes.
A l’inverse on peut concevoir la totalité comme la seule réalité existante ou digne d’intérêt, comme une forme absolue, un archétype qui s’impose aux parties indépendamment de leurs dispositions, de leurs désirs, de leurs aspirations. Les parties ne sont alors que des instruments que l’on doit au besoin contraindre de se plier à l’unité. La personne est absorbée dans la collectivité. On tombe alors dans le totalitarisme.



Notre esprit simplificateur et mathématisé tend à considérer les parties séparément comme des réalités absolues : d’une part des parties séparées, d’autre part une structure ou une forme. Le problème politique consiste alors à faire intégrer ces parties dans la structure politique. On oscillera entre l’indépendance des parties et la dictature de la forme, les défenses des intérêts particuliers et le bien collectif ; et on essaiera de trouver un juste milieu.
Si au contraire on comprend que les parties et le tout sont comme matière et forme, causes réciproques l’un de l’autre, essentiellement relatifs l’un à l’autre, il n’y a plus cette contradiction. Les parties sont parties par le tout, le tout est tout par les parties. Les parties, comme telles, n’ont d’existence que dans le tout ; elles sont déterminées, informées par le tout. Le tout est fondé sur les parties ; il n’existe pas en dehors des parties ; il présuppose et inclut la disposition des parties. Les parties sont au tout comme la matière à la forme. Ce principe, valable pour toutes sortes de réalités, physiques ou morales, naturelles ou artificielles, signifie, dans l’ordre politique, que les personnes, en tant qu’elles sont membres d’une communauté, et seulement sous ce rapport, sont disposées et ordonnées par la communauté et dans la communauté. Leur perfection, sous ce rapport, consiste à concourir et à s’unir dans la forme de la communauté. Inversement, la communauté résulte des personnes ; elle n’est rien sans elles ; elle ne peut être préconçue et s’imposer de l’extérieur ; elle est définie par l’ordre de ces personnes. Elle ne peut être conçue comme une chose absolue - une substance - qui serait à côté et éventuellement contre les personnes.