28 mai 2015

La LIBERTÉ 2


L’homme est-il libre ? — Existence de la liberté.

Cette liberté est d’abord un fait d’expérience.
Chacun perçoit en lui-même qu’il peut agir ou ne pas agir, faire ceci ou faire cela. Considérons d’abord le mot lui-même et la notion qu’il implique.

‘Arbitre’ vient du latin ‘arbitrari’ qui signifie juger, estimer. Les minéraux et les plantes n’ont aucun pouvoir sur leurs actions. Ils sont entièrement (ou presque) déterminés par les agents et le milieu extérieurs et par leur nature propre. En revanche les animaux manifestent une certaine spontanéité. Ils agissent d’eux-mêmes en fonction de leurs perceptions sensibles et de l’évaluation qu’ils portent sur leur environnement et sur les autres êtres vivants. C’est en fonction de ces estimations (arbitres) qu’ils agissent, que le carnivore poursuit sa proie, que le faible s’enfuit devant le fort, etc. Mais ces ‘estimations’ ou ‘jugements’ sont déterminés par leur instinct dans le cadre de leur nature. Ils ont en cela quelque chose de commun avec les plantes et les êtres inanimés.
Au contraire l’homme montre qu’il n’est pas soumis à ce type de nécessité. Il est maître de ses actes au point que deux hommes - voire le même homme successivement - placés dans les mêmes circonstances, sont susceptibles d’agir de manière différente et même opposée. Le jugement humain est libre ; or ‘juger’ en latin, se dit précisément ‘arbitrari’ :
« L'homme possède le libre arbitre, ou alors les conseils, les exhortations, les préceptes, les interdictions, les récompenses et les châtiments seraient vains. »[1]




Racine de la liberté

Il est des conclusions qui s’imposent nécessairement à la raison. L’exemple le plus évident aujourd’hui est celui du raisonnement mathématique, que personne ne conteste.
De soi, la métaphysique est une science encore plus certaine que les mathématiques, et ses objets sont absolument immuables, mais, de par la transcendance de ces objets, elle offre de grandes difficultés, et, en conséquence, devient matière à opinion. Les choses de la nature, surtout les êtres vivants, en dépit des lois physiques, sont sujettes à des changements et présentent de nombreuses obscurités. Elles sont aussi matière à opinion.
Mais ce sont surtout les réalités humaines - in rebus humanis - et les actions au quotidien, qui échappent à la certitude et à la nécessité des conclusions. La plupart du temps, plusieurs voies, plusieurs moyens se présentent pour atteindre un but que l’on s’est fixé.
Le raisonnement qui aboutit à une conclusion pratique concrète (‘je dois prendre ce médicament’) n’est pas nécessaire (divers médicaments sont possibles) ; la raison humaine n’est pas nécessitée en pareille matière. On dira qu’elle est ‘en puissance aux opposés’, c’est-à-dire qu’elle a la capacité ou le pouvoir de conclure, de se déterminer à des sentences opposées. Son jugement n’est pas imposé par les forces de la nature, comme pour les animaux, ni par des raisons nécessaires et nécessitantes, mais l’intelligence est ‘ouverte’ à deux ou plusieurs solutions. En ces matières, le jugement de l’homme est libre : l’arbitre de l’homme est libre, à la différence de celui des animaux.

D’où vient cette ‘ouverture’ de la raison ? C’est qu’elle connaît les buts ou les fins à atteindre, en tant que telles, c'est-à-dire dire les buts et les fins dans leur fonction même d’attirer, de déterminer, de finaliser, autrement dit : la notion même de fin (même si elle n’en a qu’une compréhension élémentaire, en deçà de l’analyse métaphysique de la causalité finale). La raison - à la différence des facultés sensibles que nous avons en commun avec les animaux - sait ce qu’est ordonner un moyen à une fin. Saisissant le côté universel des choses, elle peut ordonner et choisir parmi divers moyens.
Soit, par exemple, un but que je me fixe : ‘chauffer ma maison’. La connaissance universelle de la ‘chaleur’ et des divers procédés avec leur propriétés respectives, me permet de choisir entre le bois, le mazout, l’électricité ou autre chose. C’est donc la raison qui est la racine du libre-arbitre.
« Pour établir la preuve de la liberté, considérons d'abord que certains êtres agissent sans aucun jugement, comme la pierre qui tombe vers le bas, et tous les êtres qui n'ont pas la connaissance. D'autres êtres agissent d'après un certain jugement, mais qui n'est pas libre. Ainsi les animaux, telle la brebis qui, voyant le loup, juge qu'il faut le fuir : c'est un jugement naturel, non pas libre, car elle ne juge pas en rassemblant des données, mais par un instinct naturel. Et il en va de même pour tous les jugements des animaux. »

« Mais l'homme agit d'après un jugement ; car, par sa faculté de connaissance, il juge qu'il faut fuir quelque chose ou le poursuivre. Cependant ce jugement n'est pas l'effet d'un instinct naturel s'appliquant à une action particulière, mais d'un rapprochement de données opéré par la raison ; c'est pourquoi l'homme agit selon un jugement libre, car il a la faculté de se porter à divers objets. En effet, dans le domaine du contingent, la raison peut suivre des directions opposées, comme on le voit dans les syllogismes dialectiques [les raisonnements qui sont dans le domaine du probable et qui ne jouissent pas de certitude] et les arguments de la rhétorique. Or, les actions particulières sont contingentes ; par suite, le jugement rationnel qui porte sur elles peut aller dans un sens ou dans un autre, et n'est pas déterminé à une seule chose. »[2]

C’est donc parce qu’il est rationnel que l’homme est libre.
« Il est nécessaire que l'homme ait le libre arbitre, par le fait même qu'il est doué de raison. »






[1] Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologica I, 83, a1.

[2] « Et pro tanto necesse est quod homo sit liberi arbitrii, ex hoc ipso quod rationalis est. »
Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologica I, 83, a1.


27 mai 2015

La LIBERTÉ 1 (tableau)

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Liberté-pouvoir

  • Pouvoir de choisir ce qui est en vue d’une fin.
    La liberté est un pouvoir en vue du bien.

  • L’acte libre procède de la raison et de la volonté.

  • Il est fondé sur la nature et les inclinations naturelles
    au bien et au vrai.

  • L’objet et la fin sont la cause extrinsèque de l’acte libre.

  •  Le libre-arbitre est perfectionné par
    les habitus intellectifs et les vertus,
    donc par la doctrine, l’éducation, l’exercice...




Liberté-indifférence

  • Pouvoir de choisir entre des contraires,
    entre le bien et le mal. La liberté est un bien en soi.

  • L’acte libre procède de la seule volonté.


  • La liberté s’oppose à la nature et aux inclinations naturelles.
   
  • L’objet, et éventuellement la fin, ne sont que
    des conditions sine qua non.

  • Tout ce qui pose une détermination dans la volonté est contraire
    à la liberté.
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26 mai 2015

La LIBERTÉ 1



Depuis l’époque moderne on n’a cessé d’exalter la liberté au point d’en faire l’essentiel de la nature humaine, de la considérer comme le but ultime tant de la vie individuelle que de la vie politique. Elle entre dans tous les champs de l’existence : morale, politique, économie, éducation, culture. Il semble qu’en tout c’est la liberté qui soit la valeur suprême.

La conception que l’on se fait de la liberté conditionne toute l’orientation de la vie humaine. Au commencement de sa théologie morale, saint Thomas lui-même, à la suite de saint Jean Damascène, dit que l’homme est image de Dieu parce qu'il est « doué d'intelligence, de libre arbitre et d'un pouvoir autonome sur ses actes (per se potestativum) »[1]. Traiter de l’homme image de Dieu, c’est en traiter en tant qu’il est “le principe de ses propres actes parce qu'il possède le libre arbitre et la maîtrise de ses actes.”

De fait, nos comportements religieux, moraux et politiques dépendent étroitement de notre conception de la liberté. Le mot de liberté entre aussi bien dans les considérations morales que dans tous les slogans politiques, et suscite des réactions passionnées. Mais cette unanimité en faveur de la liberté s’accompagne des plus grands désaccords. Tant dans le domaine pratique que dans le domaine spéculatif nous sommes face à une immense diversité d’opinions qui ne font que rendre la chose plus confuse.

Il convient de distinguer le libre arbitre, faculté intérieure de l’homme, ou liberté ‘psychologique’, et les diverses ‘libertés’ qui en sont les conséquences : liberté de pensée, liberté d’expression, liberté morale, liberté politique, liberté religieuse... Ces questions plus concrètes et plus actuelles ne peuvent être abordées et résolues qu’après avoir considéré la nature même du libre arbitre.




Plan de la première partie :

Position du problème

La liberté à travers l'histoire des doctrines
Aristote
Le Christianisme et les Pères de l’Église
La première scolastique
Saint Thomas d’Aquin
La scolastique post-thomiste
La philosophie moderne
Conclusion




Aristote

Dans l’antiquité les termes de ‘libre’ et de ‘liberté’ ne sont utilisés qu’au sens politique et social. Une Cité est dite ‘libre’ si elle vit selon ses propres lois sous l’autorité de ses propres magistrats. Est dit ‘libre’ l’homme qui est maître de ses actes et de son travail, à la différence de l’esclave. Bien que la maîtrise intérieure de l’homme sur ses propres actes soit parfois objet de l’attention particulière de certains philosophes, en particulier des stoïciens, la notion de liberté n’intervient pas. Il ne faut pas oublier que, dans l’antiquité, ce qui importe c’est la liberté de la Cité, la liberté politique, pas celle de la personne. L’homme libre c’est le citoyen, dont la Cité est la fin ultime. Il n’y a donc pas d’étude particulière sur la liberté intérieure psychologique, ou libre arbitre.

Aristote en traite toutefois, de manière indirecte, et sans pour autant utiliser le terme de ‘libre arbitre’ ou de ‘liberté’. On en trouve des éléments non pas dans sa philosophie spéculative (ni la Métaphysique, ni le traité de l’âme n’en disent mot), mais dans sa philosophie pratique. Son but n’est pas de traiter spéculativement de la nature humaine, mais d’aider l’homme à bien vivre et à atteindre le bonheur.
Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote indique qu’il est propre à l’homme d’agir par volonté et élection. Il distingue alors l’acte simple de volonté, qui a pour objet une chose bonne absolument, considérée comme un but ou une fin en soi, et l’acte d’élection qui porte sur ce qui est voulu et choisi en vue d’une fin. Nous ne pouvons pas ne pas vouloir une chose bonne, mais pour procéder à l’action nous choisissons entre plusieurs moyens qui conduisent à cette fin ; c’est l’acte d’élection ou le choix. Cet acte est qualifié d’ « intellect appétitif » ou « appétit intellectif »[2], c'est-à-dire qu’il implique à la fois l’intellect et la volonté ; il est un « désir consiliable »[3], c'est-à-dire dire un désir qui n’est pas nécessaire ou instinctif, mais qui est précédé par un « conseil », ou réflexion de l’intellect sur la fin et les moyens pour y parvenir. La fin ultime, ou bonheur, n’est pas objet d’élection et s’impose nécessairement au désir de l’homme ; ce n’est que sur les moyens en vue d’une fin que l’homme peut choisir.
Aristote admet donc implicitement ce que nous appelons le libre arbitre, comme un pouvoir de choix entre des moyens en vue d’une fin, mais sans en faire une étude proprement dite.


Le Christianisme et les Pères de l’Église

Le christianisme implique un destin personnel de l’homme ; la liberté personnelle et intérieure - ou liberté psychologique - est alors l’objet d’une attention particulière. C’est par analogie avec la politique que le christianisme introduit la notion de liberté intérieure ou psychologique. L’homme doit choisir : être esclave du péché et libre par rapport à la justice, ou bien esclave de la justice et libre par rapport au péché : « Lorsque vous étiez les esclaves du péché, vous étiez libres à l'égard de la justice. » (Rm 6,20) L’homme n’est vraiment libre qu’en Dieu, bien que cette liberté puisse être appelée esclavage par rapport à Dieu : « La création sera aussi affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. » (Rm 8, 21) ; « Mais maintenant, affranchis du péché et devenus les esclaves de Dieu, vous avez pour fruit la sainteté, et pour fin la vie éternelle. » (Rm 6,22)
Ce n’est donc qu’indirectement et de manière pratique que saint Paul touche la question du libre arbitre. Mais cela suffit pour saisir que ‘liberté’ ne signifie pas indépendance ou indétermination, mais pouvoir de bien agir par soir-même, non sous la contrainte d’une cause extérieure.

Les Pères de l’Église sont amenés à traiter explicitement du libre arbitre, étant donné son importance dans l’économie du Salut et la vie chrétienne. Contre les spéculations gnostiques, les premiers Pères affirment que les créatures ne sont pas bonnes ou mauvaises par nature, mais de par leur volonté libre. C’est la volonté libre des anges et des hommes qui est à l’origine de son sort. Dieu ne peut sauver l’homme que si celui-ci l’accepte librement. Châtiment et récompense présupposent liberté : c’est par des actes libres que l’on peut mériter ou être châtié. On est alors conduit à se demander comment un acte bon et salutaire peut procéder à la fois de la liberté humaine et de la grâce toute-puissante de Dieu, sans laquelle l’homme est foncièrement impuissant, comme le dit l’Évangile : « Séparés de moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 5)
L’homme doit être libre pour mériter le Salut, mais il ne peut échapper à la toute-puissance divine et à la prédestination. Ce problème, disons plutôt ce mystère, de la conciliation intellectuelle entre la grâce et le libre arbitre est au centre des disputes théologiques, et amène à approfondir la notion de liberté. On sait que l’hérésie pélagienne consiste à attribuer à la liberté humaine toute l’efficacité des bonnes œuvres pour parvenir au Salut. Les Pères du désert et Cassien, ainsi que saint Jean Chrysostome, qui ont un but pratique de conduite des âmes (nous dirions aujourd’hui : pastoral), tout en admettant la nécessité de la grâce, insistent sur l’importance de la liberté humaine dans l’effort ascétique. Le point de vue spéculatif et anti pélagien de saint Augustin met au contraire en évidence la toute-puissance de la grâce[4].
Les Pères sont aussi amenés à distinguer la liberté infirme, blessée par le péché, et la liberté de l’homme sauvé par la grâce. Leur point de vue est évidemment concret : le libre-arbitre ‘pur’ n’existe pas plus que la nature ‘pure’ et n’est même pas étudié comme telle : l’homme est soit pécheur, soit en état de grâce. C’est donc dans son état concret que le libre-arbitre doit être considéré.
Or, tous les Pères, quelles que soient leurs opinions par ailleurs, traitent de la liberté ou libre arbitre comme d’une capacité ou d’un pouvoir, le pouvoir de faire le bien de manière spontanée, par sa propre initiative
Boèce, traitant aussi des rapports entre liberté et prédestination divine, est le premier à donner un début d’analyse psychologique de la liberté et montre que la raison est la racine du libre arbitre[5].