22 déc. 2016

Roi et Pape, Cité et Église



À l'occasion d'un passage du De Regno, nous rappellerons brièvement la pensée de saint Thomas d'Aquin avant de nous pencher sur celle de Jacques Maritain.

Voir le plan général du De Regno...

Voir le plan spécial du deuxième livre De Regno...

Plan de l'article :
La doctrine de saint Thomas d'Aquin
La pensée de Maritain : distinction entre « Chrétienté sacrale » et « Chrétienté profane »
Critique de la thèse de Maritain
Naturel et surnaturel
L'homme, animal politique
Chrétienté et Révolution
Quelle Chrétienté aujourd'hui


La doctrine de saint Thomas

Si l’ordonnance du bien politique à la vie éternelle était un ordre de pure et simple finalité, alors la Cité serait purement et simplement soumise à l’Église, les princes au Souverain Pontife ; les Cités ne seraient que des parties de l’Église, car essentiellement incapables d’atteindre leur bien propre sans l’Église. Les Cités seraient des parties de l’Église, tout comme la famille, les villages, les bourgs, les provinces sont des parties de la Cité. Les rois ne seraient que des délégués du Pape. Une telle interprétation, qui subordonnerait directement la Cité à l’Église, serait absolument contraire à la pensée de saint Thomas et à la pratique constante de l’Église.
Le bien commun de la Cité est atteint par les seules forces humaines. Le bien commun politique est constitué par la communication dans le ‘bien vivre’. Il est le fruit des facultés purement naturelles de l’homme. Au contraire la vie éternelle est au-delà des forces de la nature humaine. L’homme est incapable d’y parvenir par ses seules facultés naturelles. Il y a donc entre ces deux ‘ordres’ une différence fondamentale et essentielle. Les deux pouvoirs sont bien distincts ; le pouvoir temporel n’est pas absorbé par le pouvoir spirituel [1].
« Le pouvoir temporel est soumis au pouvoir spirituel, comme le corps est soumis à l'âme. C'est pourquoi il n'y a pas usurpation quand le supérieur spirituel intervient dans celles des affaires temporelles où le pouvoir temporel lui est soumis, ou que ce pouvoir lui abandonne. » (Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologica II-II, 60, a6, ad3)
« De même qu'il appartient aux princes temporels de promulguer des lois précisant le droit naturel en ce qui concerne le bien commun dans le domaine temporel, de même il appartient aux supérieurs ecclésiastiques de prescrire par des décrets ce qui regarde le bien commun des fidèles dans le domaine spirituel. » (Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologica II-II, 147, a3)
On le voit, la distinction n’exclut pas la subordination, mais subordination restreinte au domaine du salut des âmes. Cette subordination de la société civile à l’Église est d’un autre type que celle des personnes et des communautés inférieures à la Cité. Celles-ci ne peuvent atteindre leur bien propre que comme parties de la Cité. Le bien commun temporel est ultime dans son ordre. Il n’est pas un bien utile (on appelle ‘bien utile’ ce qui n’a pas de valeur en soi, et qui n’est qu’un pur moyen recherché en vue d’autre chose) il n’est pas un instrument au service du bien de l’Église. Cela suffit pour que la société politique soit distincte de l’Église, non incorporée dans l’Église purement et simplement, à la différence des personnes et des communautés inférieures à la Cité, qui elles, sont essentiellement ordonnées au bien commun politique.
« Le pouvoir spirituel (potestas spiritualis) et le pouvoir temporel (saecularis) procèdent tous les deux du pouvoir divin ; c’est pourquoi le pouvoir temporel est soumis au pouvoir spirituel en tant qu’il lui est subordonné par Dieu, à savoir en ce qui concerne le salut des âmes ; en cela il vaut mieux obéir au pouvoir spirituel qu’au pouvoir temporel. Mais quant au bien politique il vaut mieux obéir au pouvoir temporel qu’au pouvoir spirituel selon cette parole de l’Évangile : ‘rendez à César ce qui est à César’. » (Saint Thomas d'Aquin, In II Sententiarum Dis.44, Qu.2, Art.3)

21 déc. 2016

Bien commun et "Bien vivre"


Le bien commun : communion 

dans la ‘vie bonne’

Deux extraits de Saint Thomas d'Aquin pour illustrer un passage important du De Regno.

Voir le plan général du De Regno...

Voir le plan spécial du deuxième livre De Regno...


« On a dit au premier livre, où il était question de l’économie et du gouvernement de la famille, que l’homme est naturellement politique ; c’est pourquoi les hommes désirent [naturellement] vivre ensemble et non pas en solitaires, ceci même au cas où quelqu’un n’aurait en rien besoin d’un autre pour mener une vie politique : car il y a une grande utilité dans la communauté de la vie sociale. Et ceci de deux manières :

Premièrement quant au ‘bien-vivre’ : chacun apporte sa participation, comme nous le voyons en toute communauté, où l’un sert la communauté par son office, l’autre par un autre, et ainsi tous vivent bien ensemble. Ce ‘bien vivre’ est donc éminemment la fin de la Cité ou de la société politique, et quant à tous pris ensemble, et quant à chacun en particulier.

Deuxièmement la vie commune est utile pour le ‘vivre’ pur et simple : chacun de ceux qui vivent en commun subvient à l’autre dans les besoins de la vie et contre les périls de mort. C’est pourquoi les hommes s’assemblent et conservent la communion politique, car le ‘vivre’ pur et simple, abstraction faite de ce qui constitue le ‘bien vivre’ est déjà un bien aimable, à moins qu’un homme souffre de choses graves et cruelles dans sa vie. Et ceci est manifeste du fait que les hommes, même s’ils ont beaucoup à supporter, persévèrent cependant dans cet amour de vivre comme attachés par une douceur naturelle à ce désir de vivre, comme si la vie était en elle-même une consolation et une douceur naturelle. » (Comm. in Polit. III, lectio 5, n387)

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« Ce n’est pas la communauté de lieu qui fait la Cité, mais c’est la communication dans le ‘bien vivre’, laquelle est constituée des familles et divers lignages en vue de la vie parfaite et par soi suffisante. […]
En effet, la Cité est la communication dans le ‘bien vivre’, composée de communautés diverses en vue de la vie parfaite et par soi suffisante. Or, c’est cela vivre dans le bonheur : vivre bien ou de manière heureuse dans la Cité, c’est agir pratiquement selon la vertu la meilleure. Il est donc manifeste que la communication politique consiste dans un communication dans les actions bonnes, ce qui est ‘vivre’ au sens plénier du terme. Il est donc évident que la fin pour laquelle la Cité bien ordonnée est constituée c’est vivre et agir selon la vertu, et non pas [seulement] vivre ensemble. » (Comm. in Polit. III, lectio 7, n411-412)


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